Un retour dans le passé ne fait jamais de mal, surtout quand celui-ci est étroitement lié à notre présent. J’ai décidé de vous amener dans l’une des périodes sombre de notre continent qui ne doit pas tomber dans l’oubli. 

Une historiographie multiple

L’adjectif  « totalitaire » est utilisé pour la première fois en 1924 par l’italien Giovani Amendola pour dénoncer l’Etat fasciste. L’une des premières réflexions globales est celle d’Hannah Arendt dans Les origines du totalitarisme, en 1951. Elle met sur le même plan le nazisme et le stalinisme, et distingue les régimes totalitaires des autres régimes autoritaires. La genèse du totalitarisme fait l’objet de désaccords chez les historiens. Pour Zeev Sternhell, les origines du fascisme sont antérieures à 1914. Dans son étude – contestée – sur le fascisme français, il fait de la France d’avant-guerre le berceau du fascisme. De même, les historiens ont travaillé sur les origines du nazisme et montré que des éléments constitutifs de cette idéologie apparaissent dès le XIXe siècle en Allemagne : nationalisme, pangermanisme et bien sûr antisémitisme. Concernant l’URSS, la question des origines est également un sujet de polémique : certains font remonter les bases du totalitarisme soviétique à la dictature de Lénine, mais dans la plupart des cas, la mise en place du totalitarisme en URSS est assimilée à la période stalinienne (1924-1953).

La Première Guerre mondiale n’a pas été sans conséquence notamment en matière de politique. Selon l’historien américain, Georges L. Mosse (La Brutalisation des sociétés Européennes. De la Grande Guerre au totalitarisme), la matrice des totalitarismes est  la  » brutalisation  » qui caractériserait le conflit et qui aurait entraîné la montée en puissance des totalitarismes.  La guerre aurait entraîné une culture de la violence en Italie et l’Allemagne dès les années 20 avec des groupes d’anciens combattants à l’origine des milices fascistes et nazies. Cette thèse est contestée avec la résistance des démocraties en France et au Royaume-Uni semble l’infirmer. 

Un contexte favorable

Le contexte politique a participé à la création des régimes totalitaires. En 1917, le régime du tsar Nicolas II est largement affaibli : contesté sur le plan politique avec une première évolution en 1905, une autre le renverse en février 1917. En octobre de la même année, Lénine dirige les bolcheviks pour un coup d’Etat réussi qui les porte au pouvoir. Après la mort de Lénine en 1924, la lutte pour sa succession permet à Staline de s’imposer.  Hitler est nommé chancelier en 1933 alors que le pays est en proie à des violences perpétrées par les SA (organisation paramilitaire du Parti national-socialiste des travailleurs allemands) et par la menace révolutionnaire de l’extrême gauche. La République de Weimar, née en 1919, est là encore un régime fragile. La Première Guerre mondiale a eu sa part de responsabilité dans la mise en place de ces régimes. L’un des mots d’ordre des bolcheviks est d’imposer la paix avec l’Allemagne, dans un contexte de mutineries et de désertions massives En Allemagne, le  » diktat  » de Versailles a entraîné la frustration d’une grande partie de la population et le NSDAP (Parti national-socialiste des travailleurs allemands) reprend constamment le thème de la revanche et du redressement du pays. Par ailleurs, même si cette théorie est très discutée, la  » culture de la violence  » constitue peut-être un facteur expliquant la montée du nazisme en Allemagne.

L’avènement des régimes totalitaires en Europe est aussi à mettre en lien avec le contexte de crise économique et sociale. En Russie, la guerre entraîne des pénuries et des grèves dans un pays déjà très pauvre, en Allemagne, on observe pendant les années 20 et au début des années 1930, les résultats du parti nazi progressent en fonction de la montée du chômage, qui atteint 14 millions de personnes en 1932. Les mouvements, malgré leurs différences, s’adressent au début à la classe ouvrière et ceux qui se présentent comme « révolutionnaires ». Les dirigeants des régimes totalitaires ont vite compris qu’il fallait neutraliser les opposants. Hitler étouffe l’opposition parlementaire par la dissolution du Reichstag le 1er février 1933, prétextant la responsabilité des communistes dans l’incendie du Reichstag (28 février 1933), il interdit le Parti communiste et suspend les libertés individuelles (suspension des libertés de la presse et de réunion). Malgré le relatif échec des nazis aux élections de mars (44 % des suffrages), Hitler obtient pour quatre ans les pleins pouvoirs du nouveau Reichstag : il peut désormais légiférer seul, en mai, les syndicats sont interdits. En août 1934, le président Hindenburg meurt, Hitler cumule alors les fonctions de Président et de Chancelier, avant de prendre le titre de führer. Cette concentration des pouvoirs est ratifiée par 90 % de  » oui  » lors plébiscite d’août 1934.

En URSS, Staline élime ses adversaires, comme Léon Trotski et s’impose à la fois comme chef du Parti et chef de l’Etat. En 1929, il met fin à la NEP (Nouvelle politique économique) et lance une politique de collectivisation et de nationalisation. La dékoulakisation entraîne la déportation de près de deux millions de paysans. Pour conforter son pouvoir, il ordonne l’organisation des grands procès de Moscou entre 1936 et 1938, ce qui lui permet d’éliminer tous les anciens bolcheviks. Dans le même temps, le NKVD (Commissariat du peuple aux Affaires intérieures) exécute près de 700 000 personnes.

Le rejet de la démocratie 

L’un des points commun entre tous les régimes totalitaires est le rejet du système démocratique libéral. Pour Lénine et Staline, les régimes parlementaires sont responsables de l’oppression du prolétariat par la bourgeoisie, seul le Parti communiste possède la légitimité de représenter le peuple. Pour les fascistes et les nazis, la pluralité des partis politiques est néfaste, car c’est un facteur de division de la nation. Ces régimes ont pour point commun le mépris des libertés individuelles : ils visent à mettre en place une société unanimiste dans laquelle l’individu doit s’effacer derrière la collectivité. Le droit est alors défini par le modèle unique du chef (führer), symbole de l’unité du peuple, pour lequel la propagande organise un culte de la personnalité. L’autre point commun est la création d’une société nouvelle fondée sur l’émergence d’un homme nouveau. En URSS, il s’agit du prolétaire, engagé dans la poursuite de l’idéal communiste. En Allemagne, l’homme nouveau est un guerrier, dans la mesure où pour ce régime, la guerre est à la fois un moyen de revivifier la nation et d’assurer de son espace vital (le Lebensraum). Cet idéal d’un homme nouveau explique la proximité des représentations artistiques (peintures, sculptures, etc.) que l’on retrouve. Toute expression artistique s’en éloignant est condamnée car considérée comme  » dégénérée  » ou  » décadente « .

Ces régimes se différencient par des spécificités idéologiques essentielles. Le communisme souhaite l’avènement d’une société sans classes, dans laquelle les écarts de richesse et la propriété privée seraient abolis. Staline impose l’industrialisation à marche forcée au pays afin de prouver aux Etats capitalistes la supériorité du modèle communiste. L’idéologie communiste a une ambition universelle, même si Staline doit se résoudre à « construire le socialisme dans un seul pays « . Inversement, l’idéologie nazie se fonde sur une conception raciale du monde. Il s’agit d’assurer la domination de la race aryenne, c’est-à-dire l’ensemble de la population de sang allemand, au sein d’un vaste empire, le Reich, bâti au détriment de races inférieures. Hitler définit également une race juive, qu’il déclare inférieure et dangereuse pour la race allemande. De cette conception, découlent le boycott des magasins juifs en Allemagne, les lois de Nuremberg (1935), les persécutions contre les Juifs (la Nuit de Cristal en 1938) puis leur extermination.

Le pouvoir absolu 

Le pouvoir dans les régimes totalitaires est exercé par un homme, le chef unique, auquel est associé un culte de la personnalité. Une des spécificités du nazisme est le  » Führeprinzip « , la volonté du dictateur devenu tout-puissant, mais une autre vision voit le jour dans laquelle Hitler doit composer avec différents pouvoirs. De la même façon, en URSS, le culte de Staline ne doit pas dissimuler une certaine autonomie du PCUS (Parti communiste de l’Union soviétique).

La terreur de masse est centrale dans les régimes totalitaires. En URSS, elle se fonde sur la lutte des classes : les « ennemis de classe » sont traqués et déportés. Cette notion est d’ailleurs largement arbitraire et a pu être très étendue. Toutefois, malgré les exécutions et la très forte mortalité observée au Goulag, il n’existe pas, comme en Allemagne, l’équivalent des camps d’extermination. La « solution finale » est une particularité du nazisme.
Le contrôle de la société est central dans les régimes totalitaires notamment avec des polices politiques : GPU puis NKVD en URSS, Gestapo et SS en Allemagne. La surveillance, la répression et la torture sont des pratiques constantes et les goulags et les camps de concentration se remplissent : en Allemagne, le premier camp, Dachau, est ouvert dès 1933, les bagnes des îles Lipari sont surnommés  » la Sibérie du feu « . La propagande et la censure représentent une autre forme de contrôle des masses. Des ministères de la propagande sont officiellement chargés de l’  » information  » des populations, outre cette propagande officielle, toutes les formes d’expression artistique sont étroitement contrôlées par le régime.
L’embrigadent et l’endoctrinement des populations est essentiel : des organisations de jeunesse sont créées : Jeunesse hitlérienne en Allemagne, Jeune Pionniers et Komsomol en URSS. Par ailleurs, les syndicats traditionnels sont interdits et remplacés par des « corporations  » contrôlées par l’Etat en Allemagne et par des syndicats étatiques en URSS. Des organismes soumis à l’Etat contrôlent également les loisirs (Kraft durch Freude en Allemagne) et de grandes manifestations sont organisées à la gloire des régimes (parades, rassemblements, cérémonies, etc.).

La question la plus difficile est sans doute celle du degré d’adhésion aux régimes par les populations. Il est clair que les images d’enthousiasmes véhiculées par la propagande ne reflètent pas la réalité, mais la survie des régimes totalitaires ne peut pas non plus s’expliquer par la seule terreur. La population soutient le régime en place en vue des promesses, des politiques sociales et des victoires militaires qu’ils remportent, d’autres adhèrent par intérêt ou par obligation. Les formes de résistances existent, Staline doit concéder aux paysans le droit de cultiver un lopin de terre en 1935. En Bavière et dans les quartiers ouvriers des grandes villes, la propagande nazie se heurte aux valeurs et idéologies des habitants. Il faut attendre la Seconde Guerre mondiale pour qu’apparaisse une véritable résistance en Allemagne alors qu’en URSS, la « Grande Guerre patriotique » renforce le soutien des populations au régime.

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