« Séparatisme », à n’en pas douter le mot politique de la rentrée, est le terme employé par Emmanuel Macron pour présenter son plan de lutte contre l’Islam radical. Un mot recouvrant la volonté de reconnaître « dans la République française des communautés, sans pour autant que celles-ci ne doivent jamais valoir soustraction à la République », a déclaré Emmanuel Macron en février, comme pour justifier un glissement sémantique entre « séparatisme » et « communautarisme ».

Le chef de l’État a, dans la foulée, développé la nécessité de contrecarrer « un projet conscient, théorisé, qui se traduit par la constitution d’une contre-société », sorte de modèle sécessionniste qui s’infiltrerait aussi bien dans l’éducation que dans les rapports entre femmes et hommes, le travail, les loisirs ou la santé. 

Certificats de virginité et excision

C’est dans le cadre de ce vaste projet de loi sur le séparatisme religieux que le gouvernement entend cibler les infiltrations dogmatiques sanitaires, en particulier les certificats de virginité délivrés par certains médecins visant à attester la virginité d’une femme – article 16, adopté par l’Assemblée nationale à quasi-unanimité le 8 février. Ces certificats se voient interdits par le projet de loi, pénalement sanctionnés d’un an d’emprisonnement et 15 000€ d’amende pour le praticien. De même, les pratiques attribuées à certaines traditions tsiganes ou autres communautés religieuses seront pénalement sanctionnées, comme la cérémonie du mouchoir ou du drap blanc, prétendant prouver la virginité avant le mariage. D’un point de vue médical, l’obsolescence de tels certificats est incontestable, en raison de l’absence de lien concret entre l’hymen et la virginité. En effet, l’hymen peut se rompre naturellement ou suite à une pratique sportive particulière. Cette pratique demeure, au regard d’une enquête menée par l’Organisation mondiale de la Santé, « douloureuse, humiliante et traumatisante ». 

Lors de la construction du projet de loi, on a aussi rappelé le lourd poids de l’excision. Marlène Schiappa, citant une étude sans en dévoiler l’intitulé, affirmera le 8 février une estimation à « 120 000 le nombre de jeunes filles qui vivent excisées en France ». Cette mutilation sexuelle n’est pas sans conséquence sanitaire : douleurs chroniques affectant la sexualité des femmes à long terme, risques d’infections, complications obstétricales, risques de mort du nouveau-né, et répercussions psychotraumatiques. Si l’excision, dans le débat public, est bien souvent considérée comme une pratique accessoire de l’Islam, aucun verset du Coran ou hadith authentique n’exige telle pratique. Au contraire, une parole du prophète Mohammad à une femme de Médine déclare à propos du clitoris et de l’excision : « N’enlève pas. Cela sera source de plaisir pour la femme et apprécié par le mari ». Cependant, un certain fondamentalisme culturel et traditionnel s’imposera dans de nombreux pays d’Afrique, où ce type de pratique barbare s’inscrit dans une négation du plaisir de la femme, pour diminuer la convoitise charnelle et affaiblir la concupiscence de l’intéressée, comme l’explique Ali Habibb dans une chronique au Monde en juin 2016.

Face à cette mutilation, le législateur français a agi par une loi du 4 avril 2006 protégeant les petites filles vivant en France et menacées d’excision lors du « retour au pays », en condamnant l’auteur de l’acte à l’étranger. Un effet dissuasif appuyé par un examen gynécologique consistant à examiner les patientes avant leur départ dans les pays où l’excision est pratiquée, dont découle un certificat de non-excision fourni aux parents que le médecin devra revoir au retour de la patiente. Et pour les jeunes filles ayant déjà subi l’excision, une intervention chirurgicale est possible, associée à de la rééducation sexologique et un suivi psychologique. L’opération consiste à faire remonter à la surface une partie du clitoris située en profondeur et à réparer la blessure. Une intervention encore méconnue, mais qui permet dans 70% des cas de récupérer la fonction sexuelle.

La circoncision, une pratique au statut ambigu

« Et la circoncision rituelle pour les petits garçons, remboursée par la CPAM (déguisée en phimosis), elle dépose quand l’amendement contre cette mutilation par soumission ? » : telle sera la nature de certains commentaires en réaction aux récents amendements d’Aurore Bergé contre le port du voile pour les petites filles, qu’elle juge de « pratique insupportable et une atteinte aux droits élémentaires des enfants ». Si cette proposition vise uniquement à encadrer le port du voile, en découlent de nombreuses questions autour de pratiques qui pourraient être qualifiées de la même façon, comme la circoncision.

En 2012, un tribunal allemand condamne un médecin et des parents musulmans pour la circoncision de leur enfant, estimant que ceux-ci avaient enfreint le droit de l’enfant à une « éducation sans violence ». En 2018, l’Islande discutera d’un projet de loi précisant qu’un garçon souhaitant être circoncis pour des raisons culturelles ou religieuses devra atteindre « un âge auquel il comprend ce que cet acte implique ». Ce projet de loi reposait sur l’idée que la circoncision est une mutilation comparable à l’excision chez la petite fille. « On ne peut pas parler de mutilation, il faut être clair », insiste le chirurgien urologue Christian Castagnola, vice-président de l’Association française d’urologie. Mais cette affirmation peut être débattue dans le cadre juridique. Christine Choain, le 26 janvier 1994, notera dans un avis attaché à un arrêt de la Cour de Cassation que « la circoncision, excision totale ou partielle du prépuce, est une mutilation puisqu’elle prive un être humain de son intégrité physique par ablation d’une partie de son corps ». 

Aujourd’hui en France, plusieurs textes de droit positif pourraient s’appliquer en présence d’une telle pratique. On pourrait alors qualifier la circoncision d’atteinte irréversible à l’intégrité physique des personnes qui la subissent, compte tenu de leur âge, sans aucun consentement de leur part. L’article 222-1 du Code pénal punit les violences ayant entraîné des mutilations. On pourrait également invoquer l’article 16-1 du Code civil sur l’indisponibilité du corps humain, notamment lorsque la personne concernée ne peut donner son consentement. Enfin, l’article 24 de la Convention sur les droits de l’enfant proscrit les interventions médicales qui n’ont pas de visée thérapeutique. En ce sens, la pratique de la circoncision est interdite et, pratiquée en l’absence de motifs médicaux, elle pourrait apparaître condamnable au regard des textes précités. Pour autant, il n’existe pas d’exemple de poursuites engagées à la diligence du ministère public. Une situation justifiée en raison de la banalisation de cette pratique – à l’image du perçage d’oreilles des bébés – et de la prescription rituelle religieuse que représente la circoncision, tant pour le Judaïsme que pour l’Islam, qui rend difficile le débat.

Une pratique ancrée dans la tradition religieuse

Sur le plan religieux et culturel, la circoncision est généralement attachée à la lecture de la Genèse. Ce commandement réapparaît dans les derniers livres du Deutéronome et d’Isaïe, où le prophète Isaïe exhorte à « circoncire le prépuce de [leurs] cœurs », bien que certains qualifieront cette citation comme métaphorique. Bien que n’étant pas mentionnée dans le Coran, la circoncision est pratiquée dans l’ensemble du monde musulman, ou elle est considérée comme une prescription de la tradition de l’Islam au regard de la Sunnah, deuxième source de « droit musulman », pratiquant la circoncision pour confirmer le rapport à Dieu – la « tahera ». Cependant, un nombre grandissant de musulmans s’oppose aujourd’hui à la circoncision ou toute autre forme de mutilation corporelle, car ces pratiques seraient contraires à la philosophie du Coran, et la perfection de la création de Dieu : « –  Il vous a modelés selon une forme harmonieuse » (40:64 et 64:3). Un certain nombre d’auteurs musulmans condamnent la circoncision pour cette même raison, tels que Nawal Al-Saadawi, Mustafa Kamal Al-Mahdawi ou Jamal Al-Banna.

Dans le judaïsme, la circoncision a également un rôle central dans la religion, la culture et l’identité juives. Des milliers de juifs ont payé de leur vie l’existence de cette mutilation mineure, témoignant de leur alliance avec Dieu. En cela, la mise en cause de la liberté de faire circoncire remet en question leur identité la plus intime. Un courant de contestation quant à cette pratique se développe cependant, car il relèverait du blasphème d’interférer avec la création de Dieu. Il existe dans le judaïsme une loi appelée « Shmirat Ha Guf » qui ordonne de protéger et préserver son corps. Les piercings, tatouages et amputations sont donc interdits, comme l’explique Jenny Goodman dans l’article « La circoncision juive : une perspective alternative » (1999). 

Enfin, dans la religion chrétienne, certaines Églises, notamment en Égypte, Éthiopie et au Liban, et certains courants fondamentalistes chrétiens soutiennent la circoncision en se référant à des arguments religieux. Ces exceptions chrétiennes estiment que tout ce qui est prescrit dans la Bible est véridique car révélé par Dieu, sans distinction entre Ancien et Nouveau Testament. Par conséquent, l’ordre donné par Dieu à Abraham de circoncire ses descendants et lui-même reste applicable à tous. Ces pratiques restent minoritaires cependant, tant la majorité des chrétiens bannira du livre sacré l’obligation de la circoncision, en la remplaçant par celle du cœur et le baptême.

Des conséquences médicales bénéfiques ?

D’un point de vue sanitaire, on ne peut nier que la circoncision religieuse est une atteinte à l’intégrité corporelle de l’enfant et sur le plan sémantique, elle est bien une mutilation. Selon la définition du dictionnaire, la mutilation est un « retranchement d’un membre ou d’une autre partie du corps ». La circoncision est une intervention chirurgicale bénigne, mais dont les complications peuvent être sérieuses si l’acte chirurgical est réalisé par des praticiens peu qualifiés ou mal équipés. Les cas de circoncision néonatale dans des conditions archaïques, sans asepsie avec des instruments non appropriés, se font communément sans aucun anesthésique. Le niveau de douleur est  important ; même avec une injection de lidocaïne, on a observé  des taux plasmatiques de cortisol de 331 nmol/L, alors que les taux normaux sont compris entre 28 et 138. Qui plus est, de la circoncision rituelle hors milieu hospitalier peut entraîner de graves complications : hémorragie, infection, sténose du méat, amputation du pénis, « pénis piégé », rétention urinaire, septicémie et quatre cas d’insuffisance cardiaque aiguë. 

Cependant, il faut aussi noter que la circoncision, quand elle est bien réalisée, est créditée de plusieurs effets bénéfiques comme la prévention des paraphimosis (inflammation du prépuce) de l’enfance, ou « prépuces serrés » chez les jeunes hommes. Plusieurs études ont aussi montré que l’ablation du prépuce entraînait une baisse de 50% du risque d’infection par le VIH. Depuis 2007, l’OMS a ajouté la circoncision à la liste des recommandations pour lutter contre le VIH, avec le port du préservatif et la fidélité. En 2010, l’étude américaine « The effects of circumcision on the penis microbiome » a mis en exergue des modifications bactériennes qu’entraîne la circoncision sur le pénis. En présence du prépuce, ces bactéries pourraient être à l’origine d’inflammations des récepteurs au VIH, augmentant leur vulnérabilité. Ainsi, la circoncision entraîne la quasi-disparition de ces bactéries.

Ces protections sanitaires ont suffi pour récolter l’avis favorable d’autorités de santé, dont l’Académie américaine de pédiatrie qui, dans un rapport de 2012, reconnaît des « bénéfices pour la santé de la circoncision des nouveau-nés […] plus importants que les risques », en particulier dans les pays en voie de développement. Pour autant, les parents ont-ils le droit de décider de circoncire leur enfant à leur place ? Dans la mission parentale qu’est l’éducation, la loi doit-elle trouver sa place ? Une chose est sûre, la santé et la liberté de l’enfant doivent prévaloir. Cependant, aborder cette problématique sous la seule dimension sanitaire reviendrait à réduire les questions du voile islamique à un débat sur la santé des cheveux, ou la pratique du carême et du ramadan au rapport bénéfices-risques nutritionnels.

Ce raisonnement, qui met en avant la santé aux dépens des pratiques religieuses et culturelles pour le bien des populations, a parfois conduit à de graves rhétoriques totalitaires. Reprise en main des jeunes Français par l’hygiénisme des chantiers de jeunesse sous le régime de Vichy, rhétorique sur la « régénération » des citadins par l’hygiène du travail de la terre chez les massacreurs de Khmers rouges… Les exemples ne manquent pas. Sans pour autant assimiler tous ceux qui voudraient interdire la circoncision avant la majorité aux adeptes du totalitarisme, toutes les dimensions du problème doivent être interrogées. À commencer par les raisons profondes de cette proposition, s’agit-il d’une réelle démarche de protection sanitaire et des libertés, ou plutôt de la réprobation de certaines pratiques religieuses ? 

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