« Je vais mourir pour une minute trente à l’antenne…Et tout le monde s’en moque ! ». Voilà la réflexion que Patricia Allémonière se fait en traversant une ligne de front sous le feu des armes des rebelles et des Loyalistes en Côte d’Ivoire. Ce n’est pas un soldat qui s’exprime mais bien une journaliste grand reporter en déplacement pour un reportage. Cette phrase, qui sortie de son contexte ne peut qu’être troublante, retranscrit parfaitement le quotidien des grands reporters risquant leur vie pour mettre la vérité en lumière.

Patricia Allémonière, Anne Barrier ou Liseron Boudoul, bien loin des plateaux télévisés, ces femmes travaillent dans l’ombre pour produire des reportages qui n’occupent généralement qu’une poignée de minutes dans les bulletins d’informations. En 2019 sort le livre Elles Risquent Leur Vie : Cinq femmes reporters de guerre témoignent qui met en lumière ces femmes qu’on oublie souvent. Ce livre regroupe les récits de cinq femmes courageuses qui ont passé une partie de leur vie dans des zones de guerre, des villes bombardées ou des pays ravagés par des catastrophes naturelles. Certains noms sont très familiers comme celui d’Anne-Claire Coudray, qui derrière l’image lissée et glamour de présentatrice du JT, cache en réalité une journaliste chevronnée confrontée à une terrible réalité. A la lecture de ce livre, les habituels téléspectateurs, qui à de rares occasions peuvent entrevoir l’envers du décor, sont plongés dans le monde des reporters de guerre et ont l’opportunité
de comprendre ce qui motive ces femmes et ces hommes à prendre de tels risques.

Risquer sa vie pour un reportage de 3 minutes au JT de 20h

Dans le livre Elles Risquent leur vie, les témoignages de reporters de guerre s’enchaînent mais ne se ressemblent pas, chacune des expériences relatées est unique. Pourtant, dans le livre un point commun lie les cinq femmes : l’amour de ce métier à risque. La vie rythmée par le simple ‘métro, boulot, dodo’ est loin d’être envisageable pour elles. Le besoin de partir l’emporte largement sur l’appréhension et la peur, et ce peu importe la destination. L’adrénaline du départ, le temps d’adaptation et l’envie d’aller à la rencontre des autres sont des facteurs motivants pour elles. Cependant, il reste évident que les journalistes de guerre prennent parfois d’énormes risques en parcourant les territoires sensibles. Couvrir une guerre implique de se déplacer au plus près des combattants, documenter une rébellion pousse les journalistes à se rapprocher d’opposants politiques parfois traqués par les gouvernements. Le risque d’être blessé par une balle perdue est élevé, les chemins sont piégés par des mines et il arrive que les journalistes soient volontairement visés.

Liseron Boudoul utilise des mots simples et ne fait pas de détours pour décrire les dangers qui l’entourent, même les plus inattendus. Elle écrit notamment : « Pour Bachar, une caméra est plus dangereuse qu’une Kalachnikov. ». Partie en 2011 afin de documenter la rébellion anti-Bachar en Syrie, la journaliste prend des risques qui ne se limitent pas seulement à l’exposition aux attaques à mains armées. Journaliste française, exerçant dans un pays prônant la liberté d’expression, elle est confrontée à la censure et aux menaces. Marine Jacquemin explique avoir déjà été soupçonnée d’espionnage, avoir déjà été prise pour cible par les gouvernements. Les grands reporters deviennent malgré eux, une menace aux yeux de certains régimes autoritaires qui voient d’un mauvais œil l’arrivée de journalistes ressortissants du pays des droits de l’homme, filmant les rues d’une nation ravagée par la guerre. La France étant vue comme un exemple de la liberté d’expression et de la presse, les dirigeants de pays faisant œuvre de mensonges et de dérives autoritaires n’acceptent pas que des journalistes Français s’y déplacent pour y couvrir les conflits. Marine Jacquemin ou Liseron Boudoul ont eu la chance d’en sortir indemnes, d’autres y laissent leurs vies. En février 2012, Marie Colvin, une reporter de guerre expérimentée décède à Homs en Syrie. Si le gouvernement syrien nie l’avoir visé, il semblerait qu’elle ait été prise pour cible et que le centre de la presse dans lequel elle séjournait ait été délibérément bombardé.

Il est aussi important de savoir que ces journalistes partent sur le terrain avec peu de moyens : les équipes sont souvent réduites, et la tâche de trouver un fixeur (le guide sur place) revient souvent au reporter lui-même. Il arrive même que ces journalistes partent sans même avoir l’aval des autorités françaises. Cette intrépidité typique des grands reporters remet l’accent sur les dangers qu’ils encourent lors de leurs voyages dans ces pays.

Après tous ces sacrifices, les reporters se heurtent aussi à la question suivante : diffuser ou ne pas diffuser. Lorsque leurs reportages sont diffusés, ils sont presque systématiquement précédés d’un message d’avertissement qui appelle à la vigilance car ‘certaines images peuvent choquer’.

Avant même que le reportage n’apparaisse à l’écran les reporters sont obligés de se poser ces questions : Comment est-il possible de rendre compte de la réalité sans heurter la sensibilité du téléspectateur ? Comment un reporter de guerre parfois directement confronté à la mort peut-il arrondir les angles pour ne pas choquer ? Le reportage reste-il pertinent s’il est entièrement adapté à l’audience du 20h ? Il est difficile de trouver une réponse à ces questions. Choquer le téléspectateur peut être perçu comme un moyen de le sensibiliser ou comme un acte inutile. Ce dilemme résulte souvent en un manque inconscient de reconnaissance envers ces reporters qui restent souvent dans l’ombre. D’autant que ce ne sont pas les journalistes eux-mêmes qui définissent ce qui est diffuser, les chaînes de télévision voit ce travail d’un regard différent du journaliste qui l’a réalisé, si le reportage se vend mal et n’a que peu d’audience, les risques pris par le reporter et le travail accompli ne comptent que très peu pour la chaîne lorsque le reportage est déprogrammé.

Etre là pour travailler, pas pour aider

Les récits de certains reporters sont crus et sans concession mais les émotions n’en sont pas moins transmises. Entre les scènes de guerre et les villes dévastées, il reste toujours de la place pour l’humain. Dans le livre Elles risquent leur vie, les reporters expriment toutes la même frustration et le même sentiment d’impuissance qui les habitent pendant leurs déplacements. Anne-Claire Coudray revient notamment sur son départ pour Haïti et évoque avec désarroi son regret de ne pas pouvoir aider les victimes du terrible séisme qui frappe le pays en 2010. Immédiatement happée par la détresse de ces gens, elle tente tant bien que mal de se répéter qu’elle est « là pour travailler ». Car voilà toute la difficulté de ce métier : être là pour travailler et non pas pour aider. Bien entendu, le moindre geste est le bienvenu et les reporters font de leur mieux pour apporter un peu de soutien aux populations en danger. Cependant, ils ne sont pas des professionnels du secours ou de l’aide humanitaire et leur champ d’action est sévèrement réduit. Parfois, l’obsession d’aider dépasse même l’envie de filmer et certains reporters tombent en dépression. Anne Claire Coudray raconte l’histoire d’un preneur de son qui entreprend d’aider les populations fragilisées mais qui en oublie de s’alimenter, de se reposer et qui finit par ne plus être capable de travailler du tout.

A l’inverse, certains reporters chevronnés et bien rodés expliqueront qu’après plusieurs années la caméra devient un filtre qui les sépare de la réalité. Affronter la réalité n’en est pas moins difficile mais la souffrance est atténuée par une simple distance physique créée par l’objectif. La caméra agit comme bouclier et replonge le reporter dans son rôle de spectateur actif et non plus dans un rôle d’acteur. Ces reporters ne sont pas moins emphatiques, pas moins humains. Seulement, ils ont compris que leur seul moyen d’action sera de rapporter avec fidélité les faits, ne pas de détourner de la vérité pour sensibiliser les spectateurs français.

« C’est cela aussi, cela surtout, être grand reporter : devenir le meilleur messager des petits et grands bouleversements du monde. »

Martine Laroche-Joubert, Une femme au front

Ainsi, les reporters deviennent de véritables messagers. Ne pouvant pas aider directement les personnes qu’ils rencontrent, ils utilisent alors leur voix pour se faire entendre et mettre en lumière des causes parfois peu connues. Martine Laroche-Joubert écrit dans ses mémoires qu’être grand reporter : « c’est […] surtout devenir le meilleur messager des petits et grands bouleversements du monde. ». Mais pour se faire, les reporters se doivent de comprendre la nouvelle culture qui les environne. Produire un reportage juste passe aussi par le fait de s’oublier un peu. Leur point de vue est, par défaut, celui d’un journaliste occidental et il leur est parfois nécessaire d’adapter leur regard à la situation.

Si leurs déplacements sont rudes et poussent parfois certains reporters dans leurs retranchements, ils leur permettent aussi de s’ouvrir à de nouvelles cultures et d’apprendre de nouvelles choses. AnneClaire Coudray explique qu’en tant qu’ancienne étudiante en histoire, elle se sentait à la hauteur pour couvrir les soixante-dix ans de la fin de la seconde guerre mondiale. Une fois sur place, elle se rendra compte qu’elle connaît l’histoire, certes, mais de son point de vue d’étudiante française. Afin de ne pas être totalement fermée, et pour éviter de se sentir « naïve », elle tentera de comprendre comment les russes vivent cet événement. Elle n’en oublie pas pour autant ses convictions personnelles mais prend une distance nécessaire pour parvenir à une certaine objectivité à propos de ce qu’elle observe. Elle écrit alors une phrase qui servira beaucoup aux jeunes journalistes : « Nous, journalistes, ne devons jamais oublier que nous sommes des êtres déterminés par une culture et une éducation que l’honnêteté intellectuelle doit nous pousser à remettre en cause. »

Ne pas être sous le feu des projecteurs, se retrouver dans des endroits dangereux sans protection systématique, se mettre en danger pour montrer la vérité sont des aspects du métier qui poussent les reporters à l’humilité. Encore peu documenté et pourtant méritant d’une grande reconnaissance, le métier de grand reporter ne doit pas en être oublié pour autant. Ces hommes et femmes se mettent en danger afin de défendre la liberté d’être informé et font preuve d’un courage admirable.

Les lecteurs intéressés par ces récits ou les futurs reporters de guerre peuvent aussi se tourner vers les mémoires de Martine Laroche-Joubert, publiées en 2019 ou vers le film Private War qui revient sur l’histoire de Marie Colvin, la grande reporter décédée lors d’un de ses tournages en Syrie.

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