Au Liban, une réelle révolution s’est enclenchée contre le gouvernement depuis la fin de l’année 2019 : le peuple libanais est en colère et il exige un changement radical. J’ai eu la chance de pouvoir interviewer deux manifestantes vivant deux situations différentes, mais partageant la même détermination à faire changer les choses.

Tout d’abord Zeina Allouche, membre de l’association Kafa (ça suffit en arabe dialectal libanais) qui se bat pour développer une politique de protection des enfants dans les médias « Child protection policy in media ». Elle est aussi présidente de Badael « Alternatives » qui étudie les cas d’adoption illégitime des enfants au Liban et partout dans le monde. Durant ses 20 ans d’engagement, Zeina a été membre du personnel international de l’UNICEF au Yémen et a également dirigé l’Association libanaise des villages d’enfants SOS. Cette association a pour but de proposer des changements politiques pour mettre en place un système et des structures visant à protéger les intérêts de l’enfant. Zeina a émigré avec sa famille il y a 4 ans, vers le Canada, contrainte et forcée, du fait de la corruption qu’elle constatait dans son pays et contre laquelle elle se battait.

Comment as-tu vécu ton arrivée au Liban alors que les manifestations avaient commencé ?

« Tout d’abord, je me sentais obligée de rentrer à Beyrouth avec tout ce qu’il s’y passait, je me devais de rentrer au pays. J’avais neuf heures de trajet, et pendant ce voyage je ne réfléchissais pas à comment j’allais arriver, je n’étais pas inquiète, je ne ressentais aucune peur, je faisais juste comme tout le monde. Je me préparais juste à une révolution, qui allait peut-être, enfin changer les choses. Une fois arrivée, j’ai reçu beaucoup de messages de ma famille qui me disait de rester à l’aéroport, que c’était dangereux, mais je n’avais pas peur et j’étais déterminée à rentrer chez moi. J’ai quand même réalisé que ça allait être compliqué, j’ai donc appelé Kafa, l’association pour laquelle je travaille pour demander un moyen de rentrer, les taxis ne pouvant pas venir : ils m’ont donc envoyé une mobylette. À ce moment-là mes questions étaient plus d’ordre pratique : je me demandais juste comment, avec tous ces barrages, ces routes en feux, cette mobylette taxi allait arriver jusqu’à moi. Mon voyage s’annonçait assez tumultueux. Une réaction m’a marquée, lorsque j’ai demandé à l’armée libanaise si c’était dangereux, ils m’ont souri, « vas -y essaie », c’était bizarre. La mobylette est arrivée, il a pris ma valise entre ses jambes, et m’a dit « ce soir la ville est à nous, est à eux, ils contrôlent tout ».

Penses-tu qu’il y ait besoin d’un réel changement au sein du gouvernement libanais ?

« Bien sûr, c’est une urgence, tout ceux qui travaillent au sein du gouvernement sont impliqués. C’est tout le système, et le fonctionnement général qui est à changer, la bureaucratie corrompue empêche le travail. C’est un profond changement dont on a besoin. Les politiciens qui nous dirigent aujourd’hui ont participé à la guerre d’il y a 40 ans en 1975, et ce n’est pas possible que ce soit eux qui changent les choses, ceux qui ont fait la guerre ne veulent pas et ne sont pas capables de faire ce changement vers un système basé sur les droits des hommes, la liberté d’expression et l’état civil. Un changement doit être fait en mettant ces dirigeants hors du système. »

Que penses-tu des réformes prises comme celle des institutions publiques ?

« Des réformes qui ne condamnent pas les criminels qui ont participé à la guerre puis la corruption, ne peuvent pas faire changer les choses réellement. Il est aussi urgent de réformer toutes les institutions publiques, la corruption est devenue une norme. La réforme ne devrait pas se limiter à l’introduction d’un gouvernement technocratique (c’est-à-dire des ministres experts dans leur ministère et non pas des politiques), il doit répondre à l’objectif de la fonction publique et la décentralisation est essentielle à ce niveau. »

Qu’est-ce qu’il faudrait faire pour toi, pour qu’il y ait un réel changement ?

« Je pense, qu’il faut mettre en place des élections, et renouveler l’Assemblée Nationale, mais il faut des nouvelles lois pour élire des députés issus de la société civile qui ne font pas partie des familles politiques, confessionnelles ou féodales habituelles, de ceux qui dirigent le pays depuis l’indépendance du pays en 1943. On a besoin des jeunes, de nouveau visages, changement au niveau de la représentation de la société civile. »

Enfin, qu’aimerais-tu dire au gouvernement libanais ?

« Il faut entendre le peuple, cela fait maintenant plus d’une semaine que les jeunes manifestent il serait temps de les écouter. Ils réclament leurs droits, et aussi leur besoin de condamner les dirigeants participants à la corruption depuis des années. Il est temps d’assumer l’état civil qui respecte les droits des femmes, des handicapés, des personnes âgées et des régions marginalisées. Le peuple a droit à une sécurité sociale, à des écoles publiques dignes de ce nom… »

J’ai également pu interviewer Lilâ, jeune rennaise de 19 ans qui, cette année est partie au Liban faire ses études à l’Université Saint Joseph (école de sages-femmes) et a pu assister aux manifestations. 

T’es-tu sentie en concernée par ces manifestations à ton arrivée ?

« Oui, bien sûr, bien que je ne connaisse pas bien l’histoire du Liban mais je me suis sentie concernée par leur besoin de se faire entendre, j’ai eu envie de me mobiliser avec eux pour apporter mon soutien. »

As-tu constaté des différences entre les services sociaux en France et au Liban ?

« J’ai vu un contraste économique bien plus important que celui en France. On ne réalise pas la chance qu’on a et les nombreuses aides qu’on reçoit comme les aides aux logements, les bourses étudiantes, la couverture maladie. Au Liban, on voit un énorme contraste entre les classes sociales, et on réalise que leur « qualité de vie » repose en grande partie sur les revenus de la famille. »

Est-ce que tu as a été confrontée à la pauvreté directement ou de par les témoignages que tu as pu entendre ?

« Oui, la pauvreté est flagrante ici. Le fait de pouvoir voir au même moment une Ferrari juste à côté d’un jeune garçon de 6-7 ans qui mendie pour pouvoir s’acheter à manger n’est pas normal. Quand on voit des infrastructures ont été construites grace à l’argent de l’état pour être inhabitées, tu réalises que quelque chose ne va pas. Mes amis m’ont expliqué que le peuple réclame aux militaires de se ranger auprès d’eux, d’être solidaire parce qu’eux aussi sont des victimes du système libanais. »

Comment as-tu vécu ces manifestations ?

« C’est tout simplement incroyable à vivre. Un ami m’a dit « l’Etat a voulu nous monter les uns contre les autres, aujourd’hui nous ne formons plus qu’un, une grande famille. » Cette solidarité est magnifique à voir. C’était pour moi la meilleure des choses à faire pour se faire entendre. C’est très pacifique, les libanais chantent, dansent tous ensemble en brandissant le drapeau du Liban, on trouve notamment des personnes qui distribuent des packs d’eau et de nourriture pour donner à la foule. »

Quelles sont les revendications que tu as le plus entendues durant ces manifestations ?

« C’est clairement la chute du gouvernement que les libanais souhaitent le plus, ils veulent un changement radical. Il y a eu aussi les incendies, qui ont beaucoup fait souffrir les libanais, certains sont morts asphyxiés, d’autres ont tout perdu, ça a été très douloureux. De nombreux libanais parlent d’incendies criminelles et pointent du doigt le gouvernement. La hausse du prix du pétrole, la perte de valeurs de la Livre libanaise, la hausse des taxes doivent cesser. »

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