La cigarette électronique donne cette impression à celui qui la fume d’avoir trouvé le meilleur préservatif (à entendre dans le sens qui préserve d’une maladie), lorsque « les autres » fumeurs affrontent seuls tous les dangers du tabagisme. « Ce n’est pas une cigarette, c’est mieux ».  

Pourtant tout est artificiel dans la cigarette électronique : le cylindre est un tube rigide, le foyer une résistance, la combustion est imaginaire, le filtre est un imprimé, la fumée est remplacée par de la vapeur … En somme tout est faux dans cette alternative miracle au « dispenseur de poison ».

Tout est faux, à l’exception du plaisir.  

Et c’est peut-être ici que repose toute l’importance (et le succès) de cet outil. Mais si cet objet trouve aujourd’hui une place à part entière dans notre société – nombreux acteurs s’efforçant de plaider en faveur du vapotage tant cela leur paraît être l’alternative la plus efficace contre le tabagisme bien que la controverse demeure. On ne compte plus les études qui pointent sinon ses méfaits, en tout cas les zones d’ombres de la cigarette électronique. Ses nombreux détracteurs mettent en garde le consommateur contre les risques d’un choc électrique qui serait dû à un défaut d’isolation des chargeurs. On dénonce le fait que le vapotage serait la main initiatrice à une jeunesse propice à tomber dans le gouffre du tabac (à la manière d’un cheval de Troie) et bien d’autres lacune. Autrement dit, nombreux sont les arguments semblant discréditer cet objet. Et si, pour l’heure, aucun consensus n’a été établi concernant la dangerosité (ou non) des composants de la cigarette électronique, le moment présent, en la matière, est frappé d’un constat : rien ne prouve que la e-cigarette est toxique. Voir, comme on peut l’entendre parfois, plus nocive que la cigarette classique.

Son histoire remonte probablement à l’année 2000 sous l’impulsion créatrice du pharmacien chinois (également fumeur invétérer) Han Lik -ce dernier demeurant désireux d’offrir une alternative à l’addiction de ce dispenseur de cancer que constitue la cigarette. La cigarette électronique, au fil du temps, gagne à être érigée en un objet nouveau, en perpétuelle mouvance, alliant avec un certain brio les nouvelles technologies et d’incontournables fragrances qu’on nommera « liquide de vapotage ». Si le terme est moins charmant, on peut lui accorder le mérite d’être plus transparent – l’écho à la mécanique chimique de ces arômes semblant prendre les rênes de son appellation. Car c’est bien de chimie dont il est ici question comme en atteste le récent panorama de toutes les substances contenues dans les produits du tabac et du vapotage publié par l’Agence nationale de sécurité sanitaire. Cette base de données, mise en place dès le 28 octobre 2020, se constitue à la manière d’un outil évolutif en véritable curseur mensuellement actualisé, permettant d’apprécier les risques qui découleraient de ces substances observées.

Des substances fumeuses  

De manière générale, la constitution des liquides de vapotage présente essentiellement de la glycérine végétale et du propylène glycol. Ces derniers servant de support de dilution, de nicotine (jaugé sur une échelle de concentrations), et d’arôme artificiels (pouvant en contenir jusqu’à 15 différents). On y trouve également des sucres, des édulcorants, des acides et autres extraits de plantes. Une somme de « gros mots » ingurgitée, qui pourrait être propice à relever la candeur de leurs consommateurs. Et pourtant, le fait est que bon nombre de ces substances sont couramment utilisées dans divers produits de consommation (en matière alimentaire notamment, mais également en matière de cosmétique ou de soins).

Cependant, lorsque ces éléments sont chauffés et inhalés, l’incertitude demeure tant la science ne bénéficie pas (pour le moment) d’un recul suffisant pour en connaître les effets – ces derniers sont dès lors mal connus, sinon inconnus. Car si la cigarette électronique est aujourd’hui présentée comme une entrée thérapeutique dans la lutte contre ce trublion addictif qu’est le tabac, soit comme un outil d’aide à l’arrêt du tabac dont les effets néfastes sur la santé sont, eux, connus de longue date. Il demeure des craintes sur les risques liés au vapotage, notamment au regard d’une récente crise de maladies pulmonaires sévères ayant alimenté la controverse. En effet, l’année 2019 fut marquée par la mort aux États-Unis d’une soixantaine de personnes. Des morts imputables à l’acétate de vitamine E, soit un ingrédient ajouté pour couper les e-liquides au cannabis très populaire dans le pays. Mais qu’importe, la cigarette électronique résiste à ces détracteurs qui sans relâche (et jusqu’ici sans réelles preuves), tentent d’en noircir le trait.

Un statut particulier  

En effet, et cela pour la première fois depuis le début de « la guerre anti-tabac », vient être marqué du sceau de son opérance la force d’un objet qui transcende l’alternative entre un tabagisme qui tue, et l’inopérance des palliatifs qu’on trouve en pharmacie et qui ne guérissent pas. Le soin est une question de nécessité physique, mais aussi psychologique. Faites comprendre à votre patient malade qu’il est une « immondice » à « sevrer », et vous n’en retirerez que souffrance et réticences. Les palliatifs, s’inscrivant dans ce prisme, traitent le fumeur comme un drogué auquel il suffirait d’injecter sa dose de nicotine pour qu’il arrête de fumer. Alors qu’un fumeur ça n’est pas seulement un drogué. C’est également un jouisseur qui aime tellement son plaisir, qu’il est prêt à lui sacrifier un peu de sa vie. Le principe d’une addiction est suffisamment complexe pour ne pas seulement relever d’une dépendance ou d’un esclavage. C’est aussi une joie. Une sorte de positivité irréductible au simple comblement d’un manque. Raison pour laquelle des fumeurs disent aujourd’hui laisser les palliatifs au profit de la « e-cig ».

Un manque de clarté inquiétant  

Dans sa quête d’instaurer un « révélateur de risques » quant à la nocivité des substances composant la cigarette électronique ; l’Anses avait déjà pu commencer à identifier quelles molécules auraient pu être les plus problématiques, lançant ainsi des études auprès des vapoteurs pour un meilleur écho quant à la fréquence de consommation de certains produits. Ainsi, il était possible d’estimer à quelles substances le vapoteur (il est ici, question de la qualité générale) avait été le plus exposé. Cette même agence nourrissant, à partir de cet ensemble, le projet (dont la mise en place demeure planifiée pour l’année 2021) d’établir diverses analyses sur un échantillon de produits pour vérifier si les déclarations des fabricants correspondent à la composition réelle. Si l’intérêt de la e-cigarette repose sur l’association de plusieurs composants, ensemble, l’addition indépendante d’un certain nombre de substances ne doit pas être écartée. Une nécessité éveillée notamment lors de la parution des résultats d’une première enquête menée par la BVA (société française d’études et de conseils). Cette dernière affichant la statistique selon laquelle près d’un tiers des vapoteurs déclarent assembler eux-mêmes leur liquide, en « achetant séparément des bases aromatisées en grands contenants et des « boosters » à la nicotine ». Cette pratique étant animée par un facteur économique dès lors qu’elle reviendrait moins chère que les produits prêts à l’emploi. Parmi l’étude, est également mis en exergue un certain nombre d’adeptes se dispensant de tout booster ou autre produit nicotinés. Ces derniers n’étant pas obligatoire pour vapoter, à l’image des personnes en phase de sevrage qui en font fit, continuant à user de la e-cigarette malgré tout.

« Début 2021, on devait avoir une idée des substances prioritaires à évaluer. »

Matthieu Schuller

Et c’est là que le bât blesse. En effet, les produits ne contenant pas de nicotine ne sont pas concernés par la déclaration obligatoire (déclaration par laquelle les fabricants doivent notifier leurs produits auprès de l’Anses). Il demeure ainsi « une interrogation sur la composition de ces produits« , observe aussi Benoît Labarbe, responsable de la mission « tabac » à l’Anses. Cette même agence sanitaire déclarant de surcroit que des améliorations gagneraient à être observées en matière de processus de déclaration des fabricants. Car s’ils sont tenus de détailler la composition des produits, des substances émises dans la fumée ou dans l’aérosol généré par le chauffage du liquide ainsi que leurs volumes de ventes, il n’en reste pas moins que 67% de ces données ne sont, à ce jour, pas transmises pour les produits du tabac, et 61% pour le vapotage. A terme, fort d’un recul conséquent, L’Anses souhaiterait voir consacrer par la Commission européenne une « liste validée de substances ». Ainsi pourrait être évitées les « incohérences » de certaines déclarations mentionnant uniquement la dénomination commerciale des ingrédients au détriment des substances chimiques qui les compose

Des résultats en grande partie inutiles  

Ce sera un pas considérable vers … éventuellement rien. Car entendons que la liberté s’arrête là où commence celle de l’autre, ce principe laisse entendre que la restriction est aussi la condition. De la sorte, pour éviter de se marcher sur les pieds (ou de se cracher sa vapeur toxique à la figure), il faut, par la loi, encadrer et réduire cette liberté. Cependant, demeure le principe universel et immuable qu’est la « liberté intransitive ». Cette liberté, c’est celle nous autorisant à nous nuire, à nous suicider lentement, à nous nourrir de mauvaises pensées. Et cette liberté-là – qui commence là où commence le tabou, le conseil ou la morale des autres – par principe démocratique, échappe à l’emprise de la loi. De telle sorte que la loi est finalement entendue comme une protection nous protégeant -pour chacun- de l’autre. Mais pas pour nous protéger de nous-mêmes.

Ces travaux auront, à n’en pas douter, une portée colossale d’un point de vue sanitaire. Le marché de la cigarette électronique pourrait dès lors en être impacté, son utilisation cantonnée à des localisations spécifiques … Cependant, quelque part, le constat reste le même. Que ce soit la cigarette classique ou – peut-être – la cigarette électronique. Ce n’est pas elles qui nous nui (ou nous tue à plus forte mesure), c’est la décision de fumer. Le fumeur n’est pas la victime mais il est son propre assassin. L’intime liberté de se détruire a encore de beaux jours devant elle.

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