Depuis plus d’un an, nous vivons une période inédite de l’histoire de l’humanité contemporaine. Un virus décide de notre liberté de circuler, de nos liens sociaux, de notre accès à la culture et à l’instruction et ce n’est pas sans incidence sur la vie psychique de chacun, qu’il s’agisse d’adultes, d’enfants ou d’adolescents. J’ai eu la chance de m’entretenir avec le docteur Dina Ismail Allouche, et de partager son expérience en tant que psychiatre depuis le premier confinement de mars 2020.

Le docteur Dina Ismail Allouche est psychiatre pour enfants, adolescents et adultes. Elle est aussi directrice médicale du centre médico-psycho-pédagogique (CMPP) de Vitré en Ille-et-Vilaine. Les CMPP sont des centres de consultation pour enfants, adolescents et jeunes adultes, de la naissance jusqu’à 21 ans. Ils font partie du système de soin psychiatrique et psychologique en France et sont financés par l’Agence Régionale de Santé via des associations diverses. Les équipes du CMPP sont composées de psychologues, de psychomotriciens et d’orthophonistes dirigés par un médecin et un directeur administratif.

Comment avez-vous géré l’organisation des soins durant le premier confinement ?

Dina Ismail Allouche – Dès l’annonce du confinement, il fallait faire comprendre aux enfants et familles suivies par notre CMPP que la vie continuait malgré tout, et qu’ils pouvaient compter sur notre accompagnement, sans déni de la gravité de la situation, ni catastrophisme de fin du monde. Les consultations se sont maintenues par tous les moyens que nous permet la technologie moderne ; téléphone, WhatsApp, Skype, télé-consultation … Par ailleurs, les réunions cliniques de synthèse et de debriefing se sont poursuivies sur Zoom. Enfin, les liens avec l’éducation nationale, les services sociaux et autres réseaux autour de l’enfant et de la famille se sont également maintenus .

Comment s’est déroulé le passage à la consultation à distance ?

Il a fallu co-construire un cadre de consultation avec les enfants et leurs familles. Les premiers contacts téléphoniques ont permis d’évaluer la situation familiale, l’espace, et les moyens mis à leur disposition – connexion internet, téléphones, ordinateurs … Il a fallu évaluer la capacité de l’enfant à entretenir une télé-consultation selon son âge, ses difficultés psychologiques, son accès au langage et à la parole mais surtout selon la qualité du lien qu’il a noué avec son thérapeute.

Quelques indications ont été données aux familles, comme différencier le temps d’échange avec la famille de la consultation avec l’enfant. Il a fallu insister sur la nécessité d’un endroit à l’écart de tout le temps de la consultation avec l’enfant, en définir le rythme et la temporalité.

Quels ont été les inconvénients de la télé-consultation ?

D’ordinaire, il y a un rituel qui commence dès le départ de la maison vers le lieu de la consultation, seul ou accompagné de ses parents, à pied. Quelque chose se passe dans ce moment, il y a dans ce chemin un premier mouvement vers soi, c’est presque le début de la consultation. Ce rituel est perdu avec la télé-consultation. La question de l’intimité pose aussi problème. L’enfant se trouve dans son lieu de vie, le plus souvent dans sa chambre, ce qui le met à « ciel ouvert » aux yeux d’autrui, et pour certains enfants ce n’est pas sans effet sur le travail psychique. Par exemple, quand la mère d’un enfant autiste lui demande de montrer ses peluches au docteur, cela provoque une réaction de retrait de l’enfant et le refus de continuer la consultation. Certains enfants sont obligés de s’enfermer dans la salle de bain pour s’assurer de la confidentialité de la séance.

La télé-consultation est caractérisée par l’absence du corps, de l’espace d’accueil qu’il offre. Certes, il y a la voix et l’image mais il manque le fait d’être là. Pour certains enfants, la consultation en dehors de la présence physique a pu provoquer des crises d’angoisse. Quant au contenu, le sujet de l’épidémie s’est invité à chaque séance, ce qui pouvait porter le risque de transformer la consultation en une banale conversation sans élaboration. Les thérapeutes ont dû faire avec et s’en écarter pour revenir à la question de la singularité de chacun.

Avez-vous malgré tout observé des éléments positifs à la télé-consultation ?

D’une manière générale, la télé-consultation nous a permis de maintenir le lien malgré l’urgence sanitaire et le confinement, notamment pour les familles vulnérables. Nous avons pu participer à la chaîne de prévention sanitaire, en évitant l’afflux aux urgences de personnes en détresse psychique, voir psychiatrique.

Sur le plan clinique, il y a eu un effet positif et surprenant dans le sentiment d’exister pour d’autres et donc de se sentir important. « C’est un appel pour moi ! » disait Timéo, alors qu’il se croyait transparent et insignifiant. Pour d’autres enfants, ce fut l’occasion d’une invention créatrice, car en l’absence des objets habituels présents dans le bureau du thérapeute, il a fallu en inventer d’autres.

Sur le plan pratique, ce confinement a amené des interrogations dans nos synthèses cliniques. Par exemple, est-il nécessaire pour certains enfants de les sortir de l’école pour les faire venir au CMPP, les stigmatiser, et leur faire perdre du temps scolaire ? Alors qu’une consultation à distance aurait pu suffire ?

En tant que psychiatre, qu’est-ce qui vous a le plus marqué durant cette période ?

Tout au long du confinement, j’ai dû accompagner deux mères qui m’ont particulièrement marquée par leur détresse, mais aussi par leur courage et leur dévouement. Elles accueillaient leur fille autiste de 25 ans, sans langage, avec des troubles du comportement majeurs. Le confinement fut une situation inédite pour tous, et personne n’a pensé aux patients autistes pris en charge dans les foyers, qui se retrouvèrent à nouveau chez leurs parents toute la journée. À plusieurs reprises, il a fallu faire face au danger de suicide.

Il y a aussi eu une augmentation considérable des violences intra-familiales, notamment des maltraitances infantiles.

Effectivement, il y a eu des signalements de maltraitances infantiles qui ont abouti à des placements d’enfants en urgence dans des familles d’accueil. Heureusement, notre CMPP n’a pas été concerné, mais j’en ai été informée par des collègues venant d’autres CMPP en France. Par ailleurs, les violences intra-familiales et surtout les violences faites aux femmes se sont multipliées. Les raisons de cette augmentation sont multiples, mais il s’agirait notamment de la rupture du lien social et de l’absence de la confrontation à l’autre, ce qui engendre un décrochage de la position éthique. Rappelons-nous de l’expression « nous sommes en guerre » utilisée par Emmanuel Macron pour décrire l’épidémie. Le mot « guerre » a débloqué la pulsion agressive de certains, qui ne pouvait s’exprimer ailleurs que dans le huis-clos de la famille. N’oublions pas l’absence de possibilité de sublimation qu’a occasionné le confinement. Pas de cinéma, pas de théâtre, pas de concert, pas de musée : tous ces lieux qui permettent aux uns et aux autres d’alléger leur existence.

La situation des étudiants est très préoccupante sur le plan économique, social, et psychologique. Les médias ont relayé de nombreuses tentatives de suicide. Qu’en est-il de votre expérience ?

Le nombre de tentatives de suicides des jeunes de 15 à 21 ans en France a été multiplié par deux entre les mois de novembre 2019 et novembre 2020. Il y a un décrochage scolaire important des collégiens, lycéens et des étudiants – particulièrement des premières années. Tout ceci témoigne de la grande vulnérabilité psychique dans laquelle se trouve la jeunesse de notre pays. La situation des étudiants est très préoccupante. Étudier ce n’est pas recevoir des cours via un écran, la vie étudiante c’est un partage, des échanges et liens avec les étudiants mais aussi avec les enseignants.

Pour finir, je regrette que le discours adressé aux jeunes transmis par les médias ou par les instances politiques soit accusateur et culpabilisant. Ces jeunes sont tout à fait conscients de leurs responsabilités envers leurs aînés, ils aiment leurs grands-parents et prennent soin d’eux. Je leur fais plutôt confiance. Si j’avais un message à transmettre à notre jeunesse, ce serait de continuer à cultiver votre jardin. Vous sortirez de cette expérience tragique pour tous, beaucoup plus forts.

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En mai 2020, le docteur Dina Ismail Allouche a collaboré à l’essai Du confinement au déconfinement : nouvelles perspectives en pédopsychiatrie, disponible en format numérique.

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