En 1978, le réalisateur Rintaro diffuse sur les écrans japonais une de ses œuvres les plus importantes. Albator, le corsaire de l’espace, ou Albator 78, est une série d’animation japonaise qui comprend quarante-deux épisodes d’une vingtaine de minutes. Elle conte l’histoire d’un monde technologiquement avancé par rapport au nôtre, où il est possible pour les Terriens de voyager dans l’espace et d’exploiter de nombreuses planètes pour y obtenir des ressources en abondance.

Au cours de l’anime, nous suivons le personnage d’Albator et son équipage, qui sont traqués par l’armée Terrienne. Le narrateur nous apporte une description de ces pirates de l’espace : « Lorsque toutes les mers du globe eurent disparu, les hommes pensèrent que la fin du monde était proche. Il leur aurait suffi de lever les yeux vers le ciel mais ils en avaient perdu l’habitude. Seule une poignée d’hommes eut le courage d’aller explorer la mer du dessus, qui pouvait encore sauver l’humanité. Ils furent traités de fous et considérés comme hors-la-loi ».

L’anime traite surtout de l’invasion du monde par les Sylvidres, un peuple extraterrestre souhaitant coloniser l’espace. Dès lors, elles ont visé la Terre et ont envoyé sur la planète une sphère noire pour avertir de leur venue. Cependant les humains n’ont pas réagi à cette menace, sauf quelques rares personnes. Dans chaque épisode, les Sylvidres avancent un peu plus, s’en prenant aux Terriens sur leur chemin. Une grande question semble donc parcourir l’anime : l’humanité court-elle à sa fin ?

La fin de l’Histoire humaine sur Terre ?

Dans cet anime, la vie sur Terre n’a plus aucun sens ni aucune saveur. Albator le décrit bien : « En l’an de grâce 2980, les Terriens nagent dans l’opulence. Toutefois, les seigneurs craignent qu’un sursaut d’orgueil ne pousse un jour l’humanité à relever la tête. Alors, par le truchement de l’abêtisseur mondio-visuel, l’homme d’aujourd’hui est asservi et comme il ne réfléchit plus, il se croit heureux. ». Une « politique du bonheur » est mise en place, via l’abondance du pain et des jeux. Il est bien connu qu’il faut garantir l’abondance d’eau et de nourriture pour garder une population sous contrôle, pour éviter des émeutes pouvant faire tomber les classes dirigeantes. Ainsi, la nourriture garantie, le pouvoir peut ensuite divertir la population grâce à des jeux, afin de la contrôler plus facilement et se maintenir en place. Ces jeux, comme le tiercé ou le baseball, rassemblent un large public. Cela va encore plus loin puisque le gouvernement a disposé des écrans géants dans les rues ; la population est pratiquement divertie à tout moment. Cette situation fait penser à l’expression latine « panem et circenses », du pain et des jeux. Dans la Rome antique, du pain était parfois distribué gratuitement, et de nombreux jeux étaient organisés comme des combats de gladiateurs au Colisée de Rome, ou des courses de chars dans les hippodromes.

Ainsi dire, les Hommes ne se contentent plus que de se nourrir et de se divertir. Ils n’ont plus besoin de réfléchir et oublient la politique et les enjeux du monde, le peuple n’est plus qu’un troupeau passif. Selon Albator, le gouvernement mondial de la Terre est ravi de ce contrôle exercé sur la population : « Les Terriens […] continuent à se complaire dans une oisiveté béate, tels leurs ancêtres, les rois fainéants. La technologie leur a paralysé l’âme et le coeur ». Les « rois fainéants » font ici certainement référence aux rois francs mérovingiens qui, après Dagobert Ier, n’auraient rien fait de leurs règnes, passant leur temps à flâner plutôt qu’à réformer.

Cette société n’a plus aucun projet, aucun but, rien à prouver ni à accomplir. Ce monde vit la fin de l’Histoire et l’auteur nous montre très bien cet abandon dans l’anime. À plusieurs reprises, nous découvrons des grands monuments de l’Histoire de notre civilisation en très mauvais état, détériorés et oubliés. Les pyramides d’Égypte et le sphinx sont perdus dans le désert, la statue de la Liberté est en ruine, le mont Rushmore abîmé avec des figures méconnaissables.

La décadence du personnel de l’État

Les politiques n’agissent pas, sont majoritairement incompétents et leur seule utilité est de surveiller l’abondance des ressources : « nous ne courrons aucun risque de disette et nous sommes à l’abri pour les cinquante prochaines années ». Ils préfèrent suspendre une séance pour regarder le tiercé, ou jouer au golf plutôt que d’écouter le ministre des Armées venu avertir de l’invasion des Sylvidres. Très souvent, ces politiques ne s’occupent que de leur réélection afin de garder leur place.

Les politiques ne sont pas les seules personnes à être en déroute, c’est aussi le cas des services publics qui ne sont pas ou mal assurés. Faisant partie des rares personnes devant travailler, beaucoup n’en ont pas le courage et dérogent à leurs obligations. Ainsi, lorsque la sphère noire des Sylvidres s’écrase sur Terre, et provoque un immense incendie, les pompiers n’interviennent pas tout de suite et le feront « dès que la pause café sera terminée ». L’armée aussi fait défaut : « – Alors où sont les forces de sécurité ? » « – Je suis désolé excellence mais j’avais oublié que c’était leur jour de congé, je n’ai pas pu les joindre ».

Malgré tout, certaines personnes continuent à travailler pour le bien de l’humanité. Cependant elles ne sont pas écoutées, c’est le cas des personnes de sciences et de lettres. Les scientifiques ont vu la menace des Sylvidres dans cette sphère noire, mais les politiques n’ont rien voulu entendre. Certains ont trouvé cette réponse scandaleuse et ont essayé de combattre eux-mêmes les Sylvidres, mais étant désarmés, ils furent tués dans l’indifférence générale. Avant de mourir, le scientifique Kusuku dit vouloir rassembler les hommes dont l’esprit n’est pas corrompu et « leur faire prendre conscience de la décadence qui engendrera l’écroulement de notre civilisation ». Ipso facto, comme le dit Kusuku, un effondrement de la civilisation humaine est à craindre.

Albator et son équipage, un exemple d’émancipation

Sur Terre, quelques personnes se sont rendu compte des problèmes que traversait la planète, et vont s’émanciper de ce système. Tornadeo, capitaine d’un bâtiment de la Marine Spatiale de la Terre, est sous les ordres du gouvernement mais envie Albator pour sa liberté et veut combattre le système corrompu. Vilak, ministre des Armées, était chargé par le gouvernement de pourchasser les hors-la-loi. Il finit par se rendre compte qu’Albator n’est pas l’ennemi à abattre, mais que ses ennemis sont en réalité le système corrompu et les Sylvidres. Mais, pour la plupart, les Sylvidres ne sont que sornette, une vulgaire invention de personnes délirantes.

Cependant l’humanité possède encore un espoir ; Albator et son équipage, qui sont un exemple d’émancipation et de liberté. Celle de pouvoir voyager dans l’espace à leur guise tel des pirates sur les océans. Ils souhaitent défendre la Terre, n’hésitant pas à donner asile et assistance aux démunis et réfugiés. L’espace devient un espace relativement libre, où ces hommes et femmes peuvent vivre et penser librement. Ils ont formé sur leur vaisseau une société différente, bien loin des normes sociales de la Terre. On peut y voir un écho à la mythique Libertalia, une colonie libertaire de pirates qui aurait été fondée à Madagascar au XVIIe siècle, vers laquelle certains ont fui leur pays d’origine pour s’émanciper, ou vivre une aventure.

De plus, l’espoir de bâtir un nouveau monde semble possible grâce aux nouvelles générations, qui n’ont pas encore été impactées par le système pour le reproduire. Autrement, elles ont pu être influencées par des personnalités libres comme celles de l’Atlantis, et ne peuvent plus accepter le système dans lequel elles vivent. Ainsi, le personnage de Stellie, au contact d’Albator et son équipage, a pu développer une conscience totalement différente des normes Terriennes. Peut-être à l’avenir, sera-t-elle en capacité de changer le monde. Espérons désormais que l’humanité saura relever la tête, en analysant ce qu’elle est devenue et ses erreurs, afin de ne pas les répéter. L’Histoire des Hommes n’est pas terminée puisque l’attaque des Sylvidres deviendra le point de départ d’une nouvelle ère. « Écrivez votre histoire », déclare Albator avant de quitter la Terre.

Albator 78 : une critique de notre société ?

Le plus grand défi de notre temps à nous n’est pas une invasion extraterrestre mais serait peut-être la catastrophe écologique qui s’annonce. Depuis des années les scientifiques interpellent le monde sur ce sujet, et nous pouvons prendre comme point de départ le rapport Meadows de 1972 sur les limites de la croissance économique par rapport aux conséquences écologiques. Quant aux politiques au pouvoir, la majorité d’entre eux n’ont pas pris de mesures écologiques sérieuses afin de restreindre le réchauffement climatique, nous pouvons donc croire qu’eux aussi sont déconnectés de cette réalité. Cependant, nous n’en sommes pas au point de la fin de l’Histoire. Aujourd’hui, sur Terre, nous ne possédons pas une abondance en ressources, il existe de multiples conflits, débats, problématiques et projets à traiter. Nous avons donc encore beaucoup de choses à vivre avant de finir par flâner.

En revanche, nous pouvons tirer quelques leçons de cet anime. À savoir que les lanceurs d’alertes ne sont pas à négliger, ce monde s’étant retrouvé dans une situation désastreuse car le gouvernement n’a pas voulu écouter les scientifiques qui tentaient de l’interpeller sur la menace. Dans notre monde, il existe aussi de nombreux lanceurs d’alerte à écouter, sur le sujet climatique, démocratique, des libertés, et de nombreux autres auxquels il faut veiller. Cette œuvre peut également nous faire réfléchir à notre conception de la vie/ au sens que nous souhaitons donner à la vie. Préfère-t-on vivre uniquement pour satisfaire notre plaisir personnel ? Ou bien préfère-t-on peut-être faire un peu plus et consacrer sa vie à défendre des causes ?

En continuant à utiliser le site, vous acceptez l’utilisation des cookies. Plus d’informations

Les paramètres des cookies sur ce site sont définis sur « accepter les cookies » pour vous offrir la meilleure expérience de navigation possible. Si vous continuez à utiliser ce site sans changer vos paramètres de cookies ou si vous cliquez sur "Accepter" ci-dessous, vous consentez à cela.

Fermer